99eme Commémoration du Génocide Arménien

99eme Commémoration du Génocide Arménien

Discours de Monsieur Christian ESTROSI Député-Maire de Nice

Voici près d’un siècle survenait le premier génocide du 20ème  siècle et il frappa les populations arméniennes.  Cette tragédie absolue qui fit un million et demi de morts  s’inscrit dans le sombre destin qui, depuis des siècles, semblait poursuivre le peuple arménien sur sa route endeuillée. Chassé de sa terre, persécuté pour sa fidélité à sa croyance religieuse, le peuple arménien a su s’adapter aux épreuves et aux incertitudes. Il est demeuré enraciné dans la mémoire immuable et collective où le souvenir permet la fidélité absolue aux familles et aux parents. Dans sa dispersion, le peuple arménien sait s’intégrer harmonieusement et apporter le meilleur de lui-même, tout en restant attaché à sa langue, à sa culture, à ses traditions et à sa foi. La brutalité froide et calculée des théoriciens du massacre, la rapacité sournoise de la meute des assassins, l’attrait du sang chez les tueurs fanatiques rappellent qu’hélas tous les génocides se ressemblent. Pour la première fois dans le 20ème siècle, le monde est alors en guerre. Mais à l’intérieur de ce conflit mondial, une autre guerre est livrée par une grande puissance contre une minorité désignée, marquée, pourchassée, oppressée. Déportations, marches forcées, humiliations sans fin, meurtres et massacres ayant pour but l’extermination d’un peuple tout entier, oui le peuple arménien a connu et subi tout cela. On a voulu liquider les Arméniens de l’Empire ottoman. Les victimes ne craignaient pas la mort mais l’oubli. Chacun, en Europe et au-delà, doit comprendre la douleur et la colère des Arméniens, dont le droit à la mémoire ne peut pas être nié. Si aucun être vivant aujourd’hui ne peut être tenu pour responsable des événements sanglants qui se sont déroulés voici presqu’un siècle, chacun est comptable de son attitude présente envers cette tragédie. Voici pourquoi, depuis tant d’années, j’œuvre inlassablement, en ma qualité de député des Alpes-Maritimes, pour la reconnaissance du génocide arménien. Après un premier pas voici près de seize ans au sein  l’Assemblée nationale pour cette reconnaissance publique, une loi est venue concrétiser, le 29 janvier 2001 cette reconnaissance. Ce jour-là, avec la même émotion et la même détermination qu’aujourd’hui, j’ai voté cette loi qui reconnaissait l’application du terme de génocide à l’horrible tragédie vécue en 1915 par le peuple arménien. Puis le 22 décembre 2011, alors que la France avait Nicolas Sarkozy pour Président de la République, est intervenu le vote de la proposition de loi visant à réprimer la contestation de l’existence des génocides reconnus par la loi, dont le génocide arménien. A la tribune de l’Assemblée nationale, j’ai appelé l’ensemble de mes collègues députés à adopter les sanctions qui font passer de l’invocation à la puissance. J’ai alors répété les propos que j’avais tenus dix ans plus tôt, et qui sont les suivants : « La vérité historique finit toujours par s’imposer, mais il y a aussi, en l’occurrence, un peuple exceptionnel qui a choisi de faire de la France, au moment le plus désespéré de son histoire, sa terre d’accueil, son refuge où il allait tenter de panser ses plaies, sans pour autant oublier. Si les premières générations ont gravé au plus profond d’elles-mêmes les images- les plus atroces qui soient- de la disparition des leurs, elles ont su aussi les transmettre aux générations nouvelles, dans l’attente que leur nouvelle patrie, la France, prenne l’initiative, que nous prenons ensemble aujourd’hui, la seule capable d’ouvrir la voie de la réconciliation et de contribuer à une paix durable et constructive avec la Turquie ». J’ajoutais ce même jour : « L’histoire du peuple arménien se confond désormais avec la nôtre. C’est pourquoi nous devons encore être plus fiers d’être Français en votant le présent texte. En aucun cas, ce débat ne doit être interprété comme une offense au peuple turc. Ce nouveau millénaire doit être l’occasion pour les peuples qui se sont déchirés de se réconcilier. C’est notre tâche, c’est le rôle de la France. Je suis convaincu qu’aujourd’hui, en rendant sa dignité au peuple arménien, nous contribuons à cette indispensable entreprise de réconciliation. » Car les historiens le disent : il y eut un massacre planifié selon des critères ethniques. Les juristes le précisent : en droit, un massacre planifié selon des critères ethniques s’appelle un génocide. La loi, notre loi de 2001, ne se substitue donc pas à un débat entre historiens. Elle en enregistre les conclusions. Ce texte dit à tous les Français d’origine arménienne, ou de la diaspora – et je pense en particulier à tous ceux qui, depuis un siècle, ont apporté leur pierre à la prospérité de cette ville qui m’a vu naître, moi, fils d’immigré italien, et grandir avec mes frères arméniens – qu’on ne peut impunément nier la douleur du génocide Lorsque  j’ai inauguré à Nice, en septembre 2011 et en présence de sa fille Shamiran Sevag, une stèle commémorative dédiée au poète arménien Roupen Sevag, je savais qu’il n’est pas de poète assassin, ni de poète comploteur, pas plus que de poète terroriste, à moins qu’aimer le printemps de sa patrie ne soit un crime.  Roupen Sevag, francophile et de ce fait ami de la liberté, fut, comme tant d’autres, assassiné en 1915. Aucun des crimes qui furent invoqués pour assassiner cet homme, et avec lui tant d’autres hommes et femmes, vieillards et enfants, ne me paraît crédible, à moins de considérer que le fait d’être Arménien, en 1915, dans l’Empire ottoman, constituait en soi un crime. Et je crois bien que ce fut, hélas, le cas. Sa fille Shamiran, qui vit à Nice, mène à l’âge de 97 ans un combat inlassable pour la juste reconnaissance du génocide, et je serai à ses côtés, comme je le suis aux vôtres. L’année prochaine, nous commémorerons tous ensemble, je dis bien tous ensemble, en hommage aussi au regretté Gaspard KAYADJANIAN, et avec le soin qui convient, le centenaire du génocide arménien. Ce sera pour nous tous un moment essentiel dans le cadre du Devoir de Mémoire auquel, comme vous, j’attache tant d’importance. Avec vous, je bâtirai un centenaire exemplaire, digne de cette tragédie, digne de la gratitude que notre République, notre département, notre Métropole et notre Ville doivent à l’apport des Arméniens de France dans les domaines économiques, juridiques, sociaux, culturels, artistiques et sportifs notamment. Enfin, je veux avoir une pensée particulière pour les membres de la communauté arménienne du village de Kessab, implanté en Syrie à la frontière avec la Turquie. Il se situe sur le chemin de Der Zor, où eurent lieu voici un siècle nombre d’exécutions dans les Grottes. Déjà, les bourreaux utilisaient les gaz pour assassiner un peuple. Les Arméniens ayant fui les pogroms de 1890 et le génocide en 1915 vivent là, à Kessab, depuis plusieurs générations. Ils souffrent actuellement et, en ce 24 avril qui est un jour férié en Arménie et dans le Haut Karabagh, il est nécessaire de leur rendre un hommage particulier. Il faut ainsi rappeler qu’ils sont, eux aussi, les descendants des deux cents mille victimes de ces pogroms. La solidarité que j’ai initiée avec l’Arménie lorsque j’étais Président du Conseil général des Alpes-Maritimes et que poursuit mon ami Eric Ciotti constitue une ligne de force de mon action présente et future. Chaque année, nous nous souvenons. Mais l’an prochain, pour le centenaire du génocide, nous saurons œuvrer pour que plus aucune, plus aucun d’entre nous, sur ce territoire qui est aussi le vôtre, n’ignore cette tragédie absolue du génocide.